Un vieux vélo

Mis à jour : juin 15

Pour la famille de ma grand-mère, le vélo a toujours été présent. Son père circulait déjà à vélo dans les années 1930.

Lors de l’exode, comme beaucoup de familles les voilà tous sur les routes le père, la mère, et les quatre enfants, avec pour transporter les affaires qu’on a pu emporter, une charrette bien remplie. Ils ont laissé les bêtes sur place pour pouvoir aller plus vite. Le père et le fils eux suivent à vélo, ce qui permet de pouvoir aller plus facilement dans les villages pour prendre les nouvelles affichées à la mairie, ou faire quelques achats de première nécessité dans les fermes voisines.


Dans la famille de mon grand-père aussi, c’est un moyen de transport traditionnel. Sa mère, qui est venue s’installer en ville avec son mari, fait les 7 Km qui la séparent de la ferme familiale à vélo pour aller aider ses parents. Puis, au décès de ces derniers, elle va avec son mari et son fils vivre dans la maison dont elle a héritée. C’est alors son mari qui va dans son atelier en ville à vélo, pour effectuer son métier de plombier zingueur couvreur.

Quand mon grand-père et ma grand-mère se rencontrent, c’est donc tout naturellement qu’ils circulent à vélo. Lorsqu’ils ont un peu de temps, ils partent par les chemins pour se promener autour de Rennes où mon grand-père militaire est en poste. À la naissance de leur deuxième fille, ma mère, ils investissent dans de nouveaux vélos avec deux petits sièges métalliques en guise de porte-bagage. Le couple continue alors ses promenades bucoliques avec ses deux filles.


La petite famille déménage au Mans et voit l’arrivée d’un garçon. C’est à vélo qu’il rejoint sa femme lorsqu’on lui annonce la nouvelle : ,« La personne qu’est allé lui dire parc’qu’y travaillait, c’était en haut d’l’av’nue quand elle est rev’nue dit “ben dites donc, il a sauté sur son vélo, et pis j’voyais pu qu’sa veste qui volait.” Parce qu’il avait pas attaché sa veste. »


Ils ont déjà des vélos avec des sièges alors à l’arrivée du petit dernier, ils n’ont qu’à rajouter une petite carriole à accrocher derrière, tel un petit landau. Et le week-end, quand il fait beau, la famille bat à nouveau la campagne à vélo. C’est parfois un petit tour, mais parfois, on part avec le pique-nique. C’est l’occasion aussi de passer dire bonjour à des amis qui habitent à Savigné L’évêque à 11 km du Mans. Et puis, on est parfois invité pour rester goûter, et finalement, ce sont des invitations à déjeuner. Un réseau social se crée autour de la famille.


Après la naissance de leur deuxième garçon, ils partent pour Chartres et le père de famille a plus de route pour aller à son travail donc il y va en vélo.


La petite famille s’agrandit encore et l’arrivée des deux dernières rend difficile les déplacements. La carriole n’est plus assez grande. Alors au Noël 1958 les deux grandes reçoivent des vélos tout neufs. Elles tournent sans fin dans le quartier. Et aux beaux jours, on reprend les chemins pour aller se promener et aller visiter les amis. Les parents portent les deux garçons sur les sièges arrière, les deux bébés sont dans la carriole et les deux grandes filles suivent derrière.


Avec les problèmes de santé du père, ils retournent dans sa maison familiale dans le petit village du bout du monde. Le grand-père est décédé, et la maison a été un peu réaménagée. Mais ce n’est pas le luxe de la ville et le premier village est à 3,5 km. Les filles vont s’en servir de leurs vélos, par tous les temps, pour aller à l’école. Elles n’apprécient plus trop leurs cadeaux du Noël de l’année passée…


La ville est à 7 km et la santé du père n’est plus la même, alors pour emmener toute la petite famille on achète la première voiture. La mère va toujours à vélo de-ci de-là et fait ses courses à la ville ainsi. Mais lorsque l’on circule en famille, c’est en voiture.


Lorsque mon grand-père ira encore plus mal, des années plus tard, ma grand-mère passera son permis et laissera définitivement le vélo.


Plus tard, je suis allée en vacances chez mes grands-parents et je m’amusais avec les amies du quartier avec mon vélo. Mais quand j’ai grandi, plutôt que de toujours transporter mon grand vélo, j’empruntais celui de ma grand-mère. Mon grand-père était alors décédé et était enterré dans le village à 3,5 km, près de la petite église. J’aimais me promener sur les routes de campagne, et aller sur la tombe de mon grand-père était un but à mon trajet. J’allais y arroser les fleurs et lui envoyer une petite pensée. Et puis, je finissais à la petite « épicerie » pour acheter des bonbons. En fait d’épicerie, il s’agissait du coin de salle à manger de la maison située sur la place. Ils y vendaient quelques produits de première nécessité derrière un comptoir.

À l’adolescence, j’y rajoutais un petit coup de téléphone à mon amoureux à la cabine du coin de la rue…


Lorsque ma grand-mère allait déménager en maison de retraite, nous avons parlé de ce que j’aimerais garder de la maison en souvenir. Je lui ai dit son vélo. Elle m’a dit de le prendre tout de suite pour être sûre, car de toute façon, il n’y avait que moi que cela intéressait.

Alors un jour, je suis revenue avec une remorque et j’ai précieusement emporté son vélo.


Depuis ma grand-mère est décédée après m’avoir raconté son histoire dont toutes ces anecdotes de vélos.


Le vélo est précieusement conservé et sera rénové aux beaux jours.



Article paru dans le magazine sénior hebdo n°125 du 1er juin 2020